Le mridangam est l’instrument de percussion principal de la musique classique du Sud de l’Inde, dite carnatique. L’instrument dans sa forme moderne aurait environ 2000 ans et fait partie de la pléthore d’instruments différents utilisés en Inde. La mythologie indienne nous donne plusieurs histoires différentes pour expliquer la création du mridangam. Selon le Natya Shastra, le premier mridangam aurait été fabriqué par un sage qui voulait recréer tous les sons des gouttes de pluie tombant sur les feuilles de lotus d’un lac. Plusieurs légendes associent le mridangam à Shiva. L’une d’elles raconte que Vishnu aurait été le premier mridangiste, il aurait donné son instrument au sage Narada, qui l’a ensuite donné au taureau Nandi, la monture de Shiva, qui en aurait joué. Le mridangam aurait changé de mains quelques fois, et finalement Shiva demande au taureau Nandi d’envoyer le mridangam sur Terre. Une autre légende raconte que Brahma aurait fabriqué le premier mridangam, qui aurait été joué par Ganesha, le dieu à tête d’éléphant, pour accompagner la danse cosmique de son père, Shiva.
Bien qu’autrefois fait de terre cuite, le mot mridangam tirant ses racines des mots sanskrit mrit qui signifie argile et angam qui signifie corps, l’instrument est aujourd’hui généralement taillé dans une pièce de bois de jaquier. Le mridangam est long de 50 à 65 cm et son diamètre est d’environ 25 cm pour la section du baril la plus large. Les parois sont épaisses d’environ de 2 à 3 cm, ce qui donne au mridangam sa stabilité sonore. Les 2 ouvertures sont recouvertes d’un assemblage de peaux superposées faite de cuir de vache, de chèvre et de buffle reliées entre elle par des lanières de cuir de buffle. Le valantalai, à droite pour les droitiers, produit les sons aigus. La pastille noire au centre de la peau (karanai) permet la production d’une note claire, elle est faite d’une pâte de riz cuit et de poudre de manganèse. De plus, on insère entre les 2 peaux extérieures de petits morceaux de roseaux (kutchi) ou de pierre concassée (kappi) pour augmenter la résonnance du valantalai et obtenir le «buzz» caractéristique du mridangam. L’autre peau s’appelle thoppi et est recouverte avant chaque concert d’une pâte faite de rava (semoule de blé) et d’eau, ce qui abaisse la note et permet d’accorder le thoppi avec le valantalai. Il est aussi possible d’utiliser de la gomme à effacer de style mie de pain, aussi appelée gomme à effacer d’architecte, pour remplacer la rava, bien que le résultat final ne soit pas aussi probant qu’avec la méthode traditionnelle. On accorde le mridangam en frappant l’anneau de peau tenant le valantalai avec une roche pesant de 500g à 1kg et un gougeons de bois. L‘instrument doit être accordé selon la tonique choisie par le chanteur ou l’instrumentiste principal.
Tout comme les tablas, le mridangam est capable de produire toute une variété de sons différents, certains toniques et d’autres non. La technique de main droite est très complexe et implique la division de la main en différentes zones de frappe qui permettent de faire ressortir les différentes harmoniques de l’instrument ainsi que des sons fermés de diverses intensités et timbres. La main gauche produit principalement 2 sons différents : une basse ouverte et une autre fermée. Mais il est possible aussi de moduler les frappes en appliquant une pression sur la peau avec le poignet pour imiter les inflexions de la voix, ce qui s’appelle gamaki.
Parce que la tradition carnatique est presque entièrement orale, une sorte d’alphabet vocal de la percussion s’est développé, cet alphabet s’appelle solkattu. Le solkattu est fait de syllabes qui correspondent aux frappes et aux sons produits sur les instruments. Les «partitions» sont donc apprises par cœur à l’aide de ce «solfège» rythmique et peuvent ensuite être reproduite sur les instruments. L’utilisation du solkattu en concert, la voix comme instrument rythmique, se nomme konnakkol. Voici quelques exemples de syllabes de solkattu et leurs frappes correspondantes :
Tha : basse fermée de la main gauche.
Thi ou ka ou ki: claque fermée du majeur, de l’annulaire et de l’auriculaire de la main droite sur le karanai.
Thom : basse ouverte de la main gauche.
Nam : frappe tonale de la main droite, l’index frappant le cercle extérieur de peau pendant que l’annulaire repose sur le karanai.
Dhim : frappe tonale de la main droite, l’index frappant le karanai pendant que l’annulaire repose sur le bas du karanai.
Dhim : dhim ouvert, une combinaison de tha et d’un type de dhim où tous les doigts de la main droite sauf le pouce frappe le karanai. La note produite est un ton au-dessus de la tonique.
Cha (chappu) : frappe tonale de la main droite qui fait ressortir les harmoniques supérieures de la tonique (on entend la même note que dhim mais un octave plus haut) où l’index, le majeur et l’annulaire claque le karanai et le cercle de peau extérieur pendant que l’auriculaire repose sur le karanai.
Dham : une combinaison de cha et thom.
Tham : une combinaison de nam et thom.
Ta : frappe fermée de l’index de la main droite en plein centre du karanai.
Les syllabes peuvent varier selon l’école à laquelle appartient le mridangiste, parfois elles correspondent directement à une frappe sur le mridangam, mais parfois elles correspondent à une cellule rythmique qui doit être interprétée par l’instrumentiste. Le solkattu est donc à la fois un outil pédagogique et mnémotechnique, en plus d’être la méthode de choix des musiciens pour composer et échanger leurs idées rythmiques. Il est aussi utilisé en concert sous forme de konnakkol et aussi avec un autre instrument de percussion, le moorsing, la version indienne de la guimbarde. Le joueur de moorsing prononce de façon silencieuse les syllabes pendant qu’il frappe la languette souple de l’instrument, ce qui change l’architecture intérieure de sa bouche, donc le timbre de la note produite par le moorsing.
Le système rythmique carnatique se nomme talam, il permet de façon générale 35 cycles rythmiques différents. Chaque cycle est fait d’une cellule rythmique ou d’une combinaison de 2 ou 3 éléments différents. Les 3 éléments fondateurs d’un cycle rythmique sont le laghu, qui est de durée variable et qui correspond à une frappe de la main suivie d’un certain nombre de battements avec les doigts, le drutham qui correspond à une frappe de la main suivie d’une frappe avec le dos de la main ou une vague faite avec la main, donc 2 temps, et l’anudrutham qui correspond à une frappe de la main, donc 1 temps. Il y a sept agencements possibles de laghu, de drutham et d’anudrutham, ce sont les sept talas. Le jathi définit le nombre de temps dans le laghu, il peut être de 3, 4, 5, 7 ou 9 mathra, qui sont l’équivalent des noires dans le système occidental, nous pouvons donc établir ceci : 1 mathra = 1 temps. Si on multiplie le nombre de talas par le nombre de jathi, on obtient donc 35 possibilités. Voici un tableau qui résume ces informations :
Thalam \ Jathi
Chaturasram
Tisram
Misram
Khandam
Sangeernam
Druva
laghu+drutham+laghu+laghu
14
4+2+4+4
11
3+2+3+3
23
7+2+7+7
17
5+2+5+5
29
9+2+9+9
Matya
laghu+drutham+laghu
10
4+2+4
8
3+2+3
16
7+2+7
12
5+2+5
20
9+2+9
Rupaka
drutham+laghu
6
2+4
5
2+3
9
2+7
7
2+5
11
2+9
Jampa
laghu+anudrutham+drutham
7
4+1+2
6
3+1+2
10
7+1+2
8
5+1+2
12
9+1+2
Triputa
laghu+drutham+drutham
8
4+2+2
7
3+2+2
11
7+2+2
9
5+2+2
13
9+2+2
Ata
laghu+laghu+drutham+drutham
12
4+4+2+2
10
3+3+2+2
18
7+7+2+2
14
5+5+2+2
22
9+9+2+2
Eka
laghu
4
4
3
3
5
5
7
7
9
9
Les talas les plus utilisés sont triputa talam/chaturasram jathi, ou adi talam, de 32 temps, rupaka talam/chaturasram jathi de 12 temps, misra chapu ou triputa talam/chaturasram jathi de 14 temps et khanda chapu ou matya talam/chaturasra jathi de 10 temps.
L’unité rythmique de base de la musique carnatique est donc le mathra, qui correspond à la noire occidentale, donc à 1 temps. L’aksharam est un peu l’équivalent de la mesure. Comme la mesure occidentale, l’aksharam peut contenir plus ou moins de noires, de mathras, c’est la notion de gati ou de nada, le flot des notes à l’intérieur des aksharas. Les termes employés pour décrire quantitativement le flot des notes dans les aksharam sont les mêmes que ceux employés pour décrire les jathis. Un aksharam en chaturasra gati contient donc 4 mathra, un aksharam en khanda gati en contient 5, et ainsi de suite.
Voici un exemple en adi talam (triputa talam/chaturasra jathi). Un talavartanam (cycle complet) d’adi talam contient 8 aksharam de 4 mathra, donc 32 mathra au total :
Laghu de 4 : X 1 2 3 (un claquement de main, suivi de l’auriculaire, de l’annulaire et du majeur)
Drutham : X V (un claquement de main suivi d’un claquement du dos de la main ou d’une vague.)
Drutham : X V (un claquement de main suivi d’un claquement du dos de la main ou d’une vague.)